Mozilla Corporation, la société de la fondation Mozilla - Entrevue avec Tristan Nitot
Tristan Nitot est un meneur de la communauté Mozilla européenne. Engagé dans la lutte pour les standards, pour l’innovation sur Internet, il est aujourd’hui cofondateur salarié de Mozilla Europe. L’entrevue, qui s’est déroulée par courrier électronique au début du mois d’avril 2006, porte sur le nouvel organisme commercial à la tête des produits-phares de Mozilla : Mozilla Corporation.
Alors, Mozilla Corp. et Mozilla.com c’est quoi, c’est fait pour servir à quoi au juste et c’est composé de qui ?
Mozilla.com est le site officiel de Mozilla Corporation.
Mozilla Corporation est une filiale à 100% de Mozilla Foundation, qui est elle une fondation à but non lucratif. Les deux ont pour mission de « promouvoir le choix et l’innovation sur Internet » (sur le poste client). Mozilla Corporation a été créée pour permettre de mener des partenariats avec des entreprises, ce qui est plus facile pour ce type de structure que pour une Fondation. Par ailleurs, Mozilla Foundation se focalise sur le projet en tant que tel, alors que Mozilla Corporation a pour objectif de faire des produits, en l’occurrence Firefox et Thunderbird. C’est elle qui emploie les développeurs et l’encadrement qui élaborent ces produits.
En quoi la création de « l’entreprise Mozilla » (alias Mozilla Corporation) te semblait nécessaire ?
Le projet Mozilla a des relations avec des partenaires commerciaux, dont des moteurs de recherche. Compte tenu du droit fiscal américain, il est nécessaire de payer des impôts sur les bénéfices générés par ces contrats, et la corporation a été créée à cet effet : la fondation est en effet dispensée de l’impôt sur les sociétés.
Aujourd’hui, les recherches automatiques Google sous Firefox rapportent de l’argent (de l’argent sur notre lézard... Ça nous change.) Ne peut-on pas craindre que les partenariats débordent ?
Développer un logiciel Libre, et organiser son développement a un coût, celui des frais de fonctionnement de Mozilla Foundation. C’est pourquoi l’arrivée d’argent en provenance de partenaires est une excellente chose pour le projet car cela assure sa pérennité, tout en permettant l’embauche de développeurs qui étaient bénévoles jusqu’à présent.
Cela dit, les relations commerciales n’ont pas d’influence sur la nature Libre du code Mozilla, et c’est une bonne chose : c’est l’assurance qu’une scission est toujours possible si l’équipe à la tête du projet venait à faillir. Il faut aussi se souvenir que la plupart des partenariats sont arrivés après coup. Mettre Google en moteur par défaut était une évidence (il y est depuis 2001 ou 2002 dans la suite Mozilla) : on l’a mis parce que c’était le meilleur pour l’utilisateur. À l’inverse, plusieurs partenariats nous ont été proposés et ils ont été refusés car n’étant pas dans l’esprit du projet, et pas nécessairement bons pour les utilisateurs. Ils ont été proposés à Mozilla Europe, qui n’a pas donné suite.
Quelles sont les autres possibilités offertes par cette création, du point de vue de Mozilla Corporation ? (en clair : y a-t-il autre chose derrière MoCo qu’un pare-feu contre un redressement fiscal ? Pourquoi, si réponse=rien, si « ça ne change pas grand chose », avoir tant communiqué à ce sujet ?)
Mozilla Corporation a été créée pour que le projet soit plus efficace en général et en particulier avec ses partenaires. L’aspect fiscal est, dans ce contexte important.
Si nous avons communiqué tant sur ce sujet, c’est que c’est un sujet sensible d’une part, et que d’autre part nous souhaitons nous démarquer de l’approche d’autre projets Libres comme Jboss ou MySQL. En effet, ces projets sont pilotés par des structures commerciales, et leur vocation est de générer des profits pour leurs actionnaires. Dans le cas de Mozilla, le projet reste mené par une Foundation à but non lucratif, et la Corporation n’est qu’un outil qui ne remet pas en jeu l’approche du projet.
Peux-tu nous parler du glissement mozilla.org à mozilla.com ? Doit-on y voir une volonté de gommer le côté communautaire (.org) pour faire plus de commerce (.com) ?
Absolument pas. Le projet Mozilla a plusieurs audiences, et on travaille à offrir des sites qui soient utiles à ces différentes audiences :
Mozilla.com, c’est pour l’utilisateur final qui veut télécharger Firefox et Thunderbird.
Mozilla.org, c’est pour le développeur qui veut participer au projet, tester des versions non finalisées. On trouve aussi de la documentation sur developer.mozilla.org, qui s’adresse aussi aux développeurs Web.
En donnant une légitimité parcellaire aux deux entités, ne peut-on craindre que l’une soit défavorisée ?
Non, pas du tout. Le projet Mozilla reste le projet Mozilla. Il se trouve qu’il y a maintenant une entité légale de plus, mais cela ne change pas le problème : il y a aussi les affiliés internationaux comme Mozilla Europe, Japan et China. Mozilla vient juste de fêter ses huit ans, et la structure légale a grandement évolué au cours du temps. Souvenons nous que pendant des années, l’aspect légal du projet a été assumé par Netscape puis AOL/Netscape.
Y aura-t-il jamais entre les deux lézards (fondation et entreprise) des interférences ? Comment seront-elles régulées ? [Par exemple : comment décider des personnes à embaucher ? de l’attitude à adopter face aux priorités de l’une et de l’autre ?]
C’est un sujet qui est en cours de discussion au sein du projet.
Où se situe le contrôle « éthique » des décisions à prendre dans le développement des logiciels Gecko ? Pourquoi avancer dans ce sens entre dirigeants mozilliens, sans les utilisateurs ?
Je pense au contraire que nous avançons au plus près de ce que veulent les utilisateurs, c’est même ce qui fait le succès de Firefox. Nombreux sont ceux du projet Mozilla qui ont fait leurs classes chez Netscape. Nous avons subi, impuissants, la perte de nos utilisateurs parce que le management voulait à tous prix rentabiliser le navigateur, quitte à ce que cela déplaise aux gens qui font le succès du navigateur : ses utilisateurs. C’est malgré Netscape que le projet qui est devenu Firefox a été créé, en vue de fournir un logiciel simple, efficace et utilisable par tous. Nous ne sommes pas prêts d’oublier la leçon de Netscape !
« Promouvoir l’innovation sur Internet » doit-il absolument passer par des techniques de marketing ? De nombreux exemples (dans le logiciel libre comme dans la vie réelle) montrent que le choix peut être exercé sans recourir à ce type de manœuvres...
La mission du projet Mozilla est de « promouvoir le choix et l’innovation sur Internet. » Il faut revenir quelque temps en arrière pour comprendre la raison de cette mission. En 2001, Microsoft a sorti Internet Explorer 6, et a arrêté le développement de son navigateur. Pendant ce temps là, les développeurs Web ont fait des sites qui ne fonctionnaient que sous Internet Explorer. Alors que le Web a été inventé pour passer outre les incompatibilités entre ordinateurs et permettre à leurs utilisateurs de communiquer, on s’est retrouvé dans cette situation ubuesque où tout le monde faisait des pages pour Internet Explorer alors que ce dernier était laissé à l’abandon ! Microsoft a abandonné Internet Explorer parce qu’il avait atteint une situation de monopole.
Dans le projet Mozilla, on considère que le Web est une chose formidable car permettant l’accès à la culture, à la communication, à la création de communautés, sans oublier le commerce. Voir cet outil stagner et ne plus innover du tout à cause de cette situation de monopole m’est à titre personnel insupportable, et je pense que la majorité des contributeurs au projet Mozilla sont du même avis. Aussi, pour préserver l’avenir du Web, il faut qu’il y ait à nouveau du choix. C’est pour cela que Firefox est né. Mais le choix n’a d’intérêt que si l’utilisateur sait qu’il existe. Pour cela, donner de la visibilité à Firefox est essentiel, et c’est le rôle du marketing.
Imaginons que Firefox ne bénéficie pas de marketing, et donc qu’il n’ait pas de parts de marché. Il plafonnerait à 1% de parts de marché, comme Opera actuellement. Est-ce qu’Opera a réussi à forcer Microsoft à se remettre au travail ? Non. Opera est sur le marché depuis plus de 10 ans et, faute de parts de marché, n’a pas réussi à redynamiser le marché des navigateurs. Il n’a pas su rétablir le choix et l’innovation, malgré ses indéniables qualités techniques.
Comment et à quel degré la communauté des utilisateurs sera-t-elle informée de la santé et des actions [dans tous les sens du terme] de MoCo ? Est-il prévu de la consulter ?
Il y a des discussions au sein du projet Mozilla sur ce sujet. En février dernier, Gervase Markham, de Mozilla Foundation, menait à Bruxelles, dans le cadre de la réunion des développeurs et localiseurs européens une réunion dans ce sens. Je souhaite qu’il y ait plus d’ouverture, et c’est pour cela que je tiens depuis bientôt quatre ans un blog, standblog.org. Mitchell Baker, CEO ’’(chef de la direction, NDLR)’’ de Mozilla Corp. se met à bloguer plus régulièrement, et c’est une excellente chose. Pour ma part, je vais bloguer plus en anglais (c’est plus facile pour se faire comprendre par mes interlocuteurs européens qu’en français). Je crois qu’on a tous été très occupés à s’assurer du succès de Firefox ces derniers mois, et que cela s’est fait aux dépends de la communication. C’est en train de changer.
Gerv a demandé des idées à la salle des lézards au FOSDEM 2006 quant à l’utilisation du pactole Mozilla... Qu’en est-il aujourd’hui ?
C’est en cours de discussion sur le blog de Mitchell et le mien, sans compter ce dont nous avons parlé fin mars en Californie. Ca n’est pas un problème simple : comment s’assurer que l’argent va bien à ceux qui sont utiles au projet et pas détourné ? Qui le mérite ? On doit trouver une méthode pour s’assurer que l’argent est bien utilisé, et ça risque de prendre un peu de temps.
Est-il envisageable et prévu de financer un projet non-Mozilla ?
Il est encore trop tôt pour le dire. Je n’ai rien contre cela à titre personnel, mais le problème reste celui de l’efficacité de l’argent versé. [1]
MFE financé par MoCo ?
Mozilla Europe est financièrement aidé par Mozilla Foundation et Corporation depuis plusieurs mois. Sans eux, il n’aurait pas été possible d’embaucher deux permanents. [2]
[1] Début avril, Mozilla Foundation faisait un don de 10.000 dollars à OpenBSD. À lire sur le Standblog.
[2] Mozilla Europe emploie à plein temps Tristan Nitot et Peter Van der Beken.
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